Au pied du mur

Samedi, mai 16th, 2009

 

Mercredi 13 mai 2009


Messe à Bethléem. (AFP PHOTO/HO/OSSERVATORE ROMANO)

Messe à Bethléem. (AFP PHOTO/HO/OSSERVATORE ROMANO)

La messe est dite. Tout à l’heure, sur la place de la Mangeoire, à Bethléem, à deux pas de la Basilique de la Nativité bâtie au début du IVe siècle pour commémorer la naissance du Christ, près d’une dizaine de milliers de personnes ont écouté avec attention, malgré la morsure du soleil, l’homélie prononcée par le pape Benoît XVI au septième jour de son pèlerinage en Terre sainte. Ils sont venus de toute la Palestine, de Naplouse, de Djenine, de Beth Zeit et même de la bande de Gaza, pour converger vers ce petit bout de territoire sous contrôle de l’Autorité palestinienne, distant d’à peine 8 km de Jérusalem.

 

Bethléem, ville de l’Incarnation, est sans doute le dernier bastion chrétien de Terre sainte. Ici, se concentrent  près de 44 % de l’ensemble des chrétiens de Palestine. Sur le district, qui inclut les villes de Beth Saour et de Beth Jala, ils sont environ 15 000 pour une population totale de 60 000 habitants à majorité musulmane. Un ratio encore honorable, mais qui baisse dangereusement. Cette lente hémorragie démographique s’explique par le fait que les chrétiens ont, en règle générale, un nombre d’enfants moindre que les musulmans et par l’effet de l’exil massif de la jeunesse. En 1964 déjà, lors de son passage en Terre sainte, le pape Paul VI s’inquiétait du phénomène, redoutant que les lieux saints ne deviennent un jour des musées. Pour l’instant, le pire a été évité. « Chaque dimanche, et cela depuis 1700 ans sans discontinuer, notre communauté célèbre une messe dans l’Eglise de la Nativité. Voilà pourquoi il est tellement important que nous restions ici », explique Kamal Mukurker, 29 ans, catholique de Bethléem.


Comme beaucoup de jeunes gens d’ici, Kamal a lui aussi été tenté d’aller chercher ailleurs une vie meilleure. Il a fait ses études supérieures en Allemagne, où il a décroché un Master, puis il a poursuivi aux Etats-Unis pour se spécialiser dans la gestion et la finance. Comme ses deux frères aînés, il aurait pu s’installer à l’étranger et couler une vie paisible. Mais le petit dernier de la famille Mukurker a accepté de céder à sa mère qui se languissait de lui, et voilà deux mois qu’il est revenu au pays. Un choix qu’il ne regrette pas, mais qui n’a pas été facile à faire. « Ici, il n’y a aucune grande compagnie, la plupart des gens vivant du tourisme et des pèlerins. Pour espérer trouver un travail dans mes cordes, il faudrait aller jusqu’à Ramallah, plus au nord. Ce n’est pas très loin de Bethléem, une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau à peine, mais pour y parvenir, il faut des heures et des heures à cause de ce mur qui nous empoisonne la vie », raconte-t-il.

 

Un mur. C’est ce que les Israéliens ont imaginé de mieux pour garantir leur sécurité. Sa construction a démarré en 2002 et les travaux ne sont toujours pas achevés. L’ouvrage se construit tronçon par tronçon, pas toujours raccordés, selon un calendrier qui ne cesse de prendre du retard en raison du coût exorbitant du chantier. Pour l’instant, 70 % environ a été réalisé. A terme, cette barrière infranchissable, sauf à quelques « check points » contrôlés par l’armée israélienne pour permettre le passage d’un monde à l’autre, dessinera une sorte de grande muraille proche-orientale enfermant les Palestiniens dans une sorte de « prison à ciel ouvert » et isolant les Israéliens dans une manière de « ghetto sécuritaire ».

 

L’existence de ce mur est très contestée. Côté israélien, le autorités, et une large partie de l’opinion, y voient un moyen de se protéger contre les incursions terroristes qui se sont multipliées après le déclenchement en 2000 de la seconde Intifida (la rébellion palestinienne), faisant de nombreuses victimes parmi la population civile israélienne. De fait, depuis son édification, il n’y a pratiquement pas eu d’attaques et les citoyens israéliens peuvent de nouveau dormir, sinon sur deux oreilles, au moins sur une. Côté palestinien, ce mur est devenu le symbole de l’oppression qu’ils subissent. Il a détruit des maisons, séparé des familles, isolé des paysans de leur terre, rendu la vie impossible à des milliers de Palestiniens. « Pour le franchir, il faut être muni d’un passe délivré par les autorités israéliennes et subir le bon vouloir des militaires qui font patienter des heures alors qu’il ne s’agit que de parcourir quelques kilomètres pour rejoindre son travail », raconte Kamal. Beaucoup dénoncent aussi le fait que le mur est le moyen pour Israël d’annexer, sans le dire, toujours plus de terre. « En 2004, le Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon a fait bâtir une nouvelle colonie, Har Houma, sur une colline juste en face de Bethléem. Au prétexte de protéger les juifs installés là, environ 500 personnes pour la plupart venues de France,  le mur empiète désormais sur 18 % du territoire du district palestinien », poursuit le jeune homme.

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Le mur. Il était au coeur du discours prononcé par Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, en ouverture de la messe célébrée sur la place de la Mangeoire par Benoît XVI. « Cette terre où Jésus est né a besoin de paix et de réconciliation, mais notre peuple souffre toujours de l’injustice, de la guerre, de l’occupation et du manque d’espoir pour un avenir meilleur. Et cette paix ne sera pas possible tant que Bethléem sera séparée de Jérusalem car personne ne peut prétendre posséder cette terre pour son propre compte et exclure les autres », a déclaré le patriarche avec véhémence. Ce mur, Benoît XVI n’en parlera  pas directement dans son homélie – sans doute l’une des belles, des plus prophétiques de ce pèlerinage – (lire le texte de l'homélie), mais il l’évoquera sans détours quelques heures plus tard, lors de sa visite au camp de réfugiés de Aïda, à la périphérie de Bethléem (lire le discours). D’ailleurs, comment aurait-il pu faire autrement, puisque ses miradors et ses fers barbelés étaient la toile de fond d’une rencontre diffusée sur les télévisions du monde entier.

 

 

Au camp d'Aïda (AFP PHOTO / ALBERTO PIZZOLI)

Au camp d'Aïda (AFP PHOTO / ALBERTO PIZZOLI)

« Dominant au-dessus de nous qui sommes rassemblés ici cet après-midi, s’érige le mur, rappel incontournable de l’impasse où les relations entre Israéliens et Palestiniens semblent avoir abouti. Dans un monde où les frontières sont de plus en plus ouvertes – pour le commerce, pour les voyages, pour le déplacement des personnes, pour les échanges culturels – il est tragique de voir des murs continuer à être construits. Comme il nous tarde de voir les fruits d’une tâche bien plus difficile, celle de construire la paix ! Comme nous prions constamment pour la fin des hostilités qui sont à l’origine de ce mur ! », lancera ainsi le pape dans son allocution.

 

Des mots qui ont touché droit au cœur Faten Mukurker, la mère de Kamal, qui suivait la cérémonie devant sa télévision. « Lorsque j’ai écouté le pape durant la messe, j’étais heureuse mais aussi un peu désappointée. Car c’est bien joli de me demander de faire la paix avec mon ennemi, mais comment faire si je ne le vois pas dans les yeux ? Comment lui serrer la main si je ne peux pas le toucher ? Maintenant, je suis rassurée. Grâce au pape, le monde entier a pu voir ce que nous subissons. Cela ne changera peut-être pas tout de suite la situation, mais cela contribue à mettre la pression sur Israël. Il faut maintenant que la communauté internationale prenne le relais pour que ce mur de la honte soit abattu », lâche Faten.

 

Il est tard et la nuit tombe tôt sur Bethléem. Il est temps de rentrer sur Jérusalem. Sur la place de la Mangeoire, quelques chauffeurs de taxis attendent le client en profitant de la fraîcheur qui vient avec le crépuscule. Je monte, au hasard, dans un des véhicules. « Pouvez-vous me conduire de l’autre côté du mur ? » demande-je au jeune conducteur. Celui me regarde en souriant. « Jérusalem, cela fait quatre ans que je n’y ai plus mis les pieds. A cause d’ennuis avec la police israélienne, je suis interdit de séjour. Mais je peux vous déposer au pied du mur », m’explique-t-il dans le peu d’anglais qu’il sait.

 

Au bout de la route, le mur. Où qu’on porte le regard, le mur. A droite, à gauche, en levant les yeux, le mur. Et sur son long, un couloir grillagé courant sur une centaine de mètres, qu’il faut bien emprunter malgré une certaine appréhension. On arrive alors à un premier tourniquet. Puis un second gardé par un soldat israélien, en l’occurrence une jeune femme postée dans une guérite. Le tourniquet est bloqué et j’essaye d’attirer son attention en exhibant, à travers les barreaux, mon accréditation de journaliste. Le document, pourtant très officiel, n’a pas l’air de l’émouvoir le moins du monde. De longues minutes s’écoulent. Comment vais-je me sortir de ce guêpier ? Deux Palestiniens me rejoignent. Je leur explique, par gestes, que le passage est bloqué et que la jeune femme dans son poste refuse de m’écouter. A leur tour, les deux Palestiniens l’interpellent en hébreu. Cette fois, la jeune militaire leur répond, mais au ton qu’elle emploie, je comprends qu’il va falloir se montrer patient. Vingt minutes plus tard, le tourniquet se débloque. Pourquoi maintenant ? Mystère. Nous entrons dans un no man’s land militarisée pour rejoindre un vaste bâtiment qui sert de poste de sécurité. Nouveau tourniquet, contrôle des affaires par rayons X, passage obligé sous un portique de sécurité. Au contrôle des papiers, une autre jeune femme militaire me demande ce que je suis allé faire de l’autre côté du mur. « Ecouter le message de Bethléem », ai-je envie de lui répondre. Mais je me tais.

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