Notre reporter Samuel Lieven en Haïti II

Port-au-Prince, mercredi 20 janvier

6 heures du matin. Pour mon premier matin à Haïti une semaine après le tremblement de terre, une réplique de 5 à 6 sur l’échelle de Richter me sort du sommeil. Entassés à trois dans la petite chambre que nous partageons avec Jacques Duffaut, « l’envoyé spécial » du Secours catholique, nous dévalons aussitôt les escaliers avec les humanitaires de toutes nationalités qui ont également trouvé refuge dans les locaux de Caritas Haïti. Dans la cour, nous retrouvons ceux qui dormaient sous la tente. Tout le monde a peur, mais comment en parler ?

9 heures. Après deux heures à faire le pied de grue en attendant de suivre en ville une équipe Caritas, des volontaires Mexicains nous emmènent dans le quartier de la cathédrale, l’un des plus touchés. Désolation. Les gens circulent dans les rues à la recherche d’eau, de nourriture, de tout… Pourtant, les conversations s’engagent facilement. Dans l’hôpital à ciel ouvert aménagé près de la cathédrale, les chirurgiens mexicains, cubains et sud-africains soignent à la chaîne et livrent bataille contre la gangrène par 30° à l’ombre. « C’est la guerre », résume l’un d’eux.

Les rues ont été débarrassées, pour l’essentiel, des cadavres mais une odeur pestilentielle persiste dans l’air. Une équipe de secouristes tente d’extraire un improbable survivant des décombres d’une Eglise en béton, sous l’œil des caméras. En vain.

Plus loin, le fameux Champ de mars, cette esplanade qui longe le palais présidentiel écrasé dont les photos ont fait le tour du monde. Des dizaines de milliers d’Haïtiens y vivent désormais à l’écart de leurs maisons éventrées. Je fais la rencontre de Bienaimé Junior, 33 ans, seul avec ses cinq enfants dont deux jumeaux. Il cherche toujours son épouse… et de la nourriture.

13 heures. Retour express au siège de Caritas Haïti en moto. Les jeunes, désoeuvrés, ne demandent pas mieux que de nous transporter. Port-au-Prince, c’est aussi la frénésie du trafic malgré l’apocalypse. Malgré l’odeur de mort, la vie reprend déjà ses droits.

15 heures. Nouvelle sortie à moto, vers le port cette fois. Les GI’s américains y distribuent de la nourriture et quadrillent les lieux. Nous remontons à pied vers le centre par la « rue des miracles ». Sauf le goût des Haïtiens pour les couleurs vives, Port-au-Prince prend des allures de Dresde en 1945 après les bombardements alliés.

21 heures. Il me faut juste un peu de temps pour me reposer et, ensuite, je me mets au travail ! », lance-t-elle dans un presque éclat de rire. Elle s’appelle Sophonie. Elle est haïtienne, loge au QG de Caritas. Elle a 21 ans et étudiait la sociologie à Port-au-Prince jusqu’au 12 janvier. Ce jour-là, dans la cour de l’université, elle a vu tous les bâtiments s’effondrer un à un autour d’elle. En 30 secondes. Pourtant, elle a gardé son sourire, la même intelligence décapante, et un farouche appétit de vivre. « En m’épargnant, Dieu m’a donné une mission », lâche-t-elle avant de filer à sa tâche.

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21/01/2010

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