# 6 du Liban : Mgr Saadé estime le « dialogue religieux » avec les musulmans « impossible »

« Religieusement, le dialogue avec les musulmans est impossible », estime Mgr Boulos Emile Saadé, évêque maronite (*) de Batroun, interviewé par notre grand reporter Luc Balbont. Mais l’évêque estime que la coopération peut se réaliser sur d’autres terrains.

S’il est un point sur lequel Mgr Boulos Emile Saadé s’accorde avec les religieux musulmans, c’est bien sur la tenue du défilé brésilien (lire la 5e lettre du Liban), qui a eu lieu la semaine dernière à Batroun (Liban nord), la ville dont il est l’évêque depuis 1986. « J’étais opposé à cette manifestation exhibitionniste, contraire aux valeurs chrétiennes. Je suis allé protester auprès des responsables de la ville. Je les ai prévenus. Si ils recommencent, j’agirai », gronde-t-il, calé dans un fauteuil du grand bureau de l’évêché de Kfar Hay, siège des patriarches maronites au VII ème siècle.

Pour le reste l’évêque avoue sans hésitation, qu’il ne croit pas au dialogue islamo-chrétien. « Comment dialoguer avec des gens, s’exclame-t-il, qui restent convaincus d’avoir reçu la révélation divine, parce que Dieu n’était pas satisfait des chrétiens ; et qui sont persuadés que le Seigneur s’est adressé à Muhammad, pour faire de l’islam la nouvelle et l’unique religion du monde afin de remplacer le christianisme. Pour accéder à la vraie foi, tout homme, selon eux, doit se convertir à l’islam. Cette supériorité qui caractérise les musulmans rend le dialogue religieux impossible. »

Corps massif, épaules larges, Mgr Boulos Emile Saadé, 77 ans, est un pur maronite libanais qui ne transige pas avec les valeurs héritées des descendants de Saint Maron, ermite syrien du IV è siècle, fondateur de cette confession chrétienne orientale, rattachée à Rome depuis les premiers temps. De la baie vitrée qui embrase un magnifique paysage montagneux, il énumère en les montrant les villages qui entourent son évêché : Bejdarfel, Boqsmaya, Soureth, Helta, Jibla… que des localités chrétiennes « Regardez ces églises ! Nous étions là bien avant les musulmans. Et cette terre n’est pas seulement une terre d’islam comme ils l’assurent. »

Autre argument invoqué par l’évêque de Batroun pour rendre le dialogue islamo-chrétien caduque : la notion de libanité : « Pour les musulmans le sentiment d’appartenir à la nation musulmane est plus fort que tout, assure Mgr Saadé. Les libanais sunnites se sentent plus proches de l’Arabie saoudite que du Liban, et les religieux chiites qui vivent ici, plus solidaires de l’Iran que de leurs compatriotes chrétiens. Ils sont avant toute chose en fraternité avec la nation musulmane. Voilà qui rend difficile la construction d’une citoyenneté commune. »

Si l’évêque reste sceptique sur la construction d’un espace publique commun, il s’oppose fermement à la partition du Liban, voulue et réclamée par des franges extrémistes chrétiennes : « Je suis résolument contre la création d’un Liban chrétien, car les chrétiens libanais ont une mission, celle de prêcher l’Evangile, de montrer aux musulmans, que Dieu est venu parmi les hommes pour les aimer, en partageant leurs misères et leurs joies. »

La mission d’évangéliser : un point de vue qui n’est pas sans rappeler celui de Cheikh Salim de Bhabouch (lire la 3ème lettre du Liban), pour qui le dialogue religieux a pour but de convaincre l’autre qu’il se fourvoie dans sa foi. Deux positions qui se rapprochent et qui démontrent l’impasse théologique de l’échange. Un dialogue de sourds confirmé par l’évêque : « Xpirituellement nous n’avancerons jamais, admet-il. En revanche je crois qu’il est possible de que les chrétiens et les musulmans se rejoignent sur des problèmes de vie quotidienne ; le chômage, l’éducation, l’environnement. Ce dialogue est même une nécessité. »

Mgr Saadé voudrait également que les musulmans reconnaissent l’apport des chrétiens maronite libanais dans la civilisation de son pays. A dessein, il a ouvert dans un local de son évêché, un musée, où il expose des œuvres réalisées par des créateurs maronites. « En 1720, dans ses murs, il y avait une école où l’on enseignait en 7 langues. Encore aujourd’hui, beaucoup de jeunes musulmans passent pas nos écoles. Les maronites ont contribué à construire l’identité libanaise. Et si ce pays est le seul pays arabe du Proche-Orient à connaître une certaine liberté, il le doit à notre présence, assure l’évêque. »

Plus loin, il exhibe un objet en bois : « C’est une cloche, explique-t-il, elle servait aux prêtres au temps de l’occupation turque, pour annoncer les offices. Les autorités religieuses musulmanes de l’époque nous interdisaient l’emploie du métal, trop bruyant pour appeler le paroissiens à la prière. » Et Mgr Saadé conclue : « C’est bien la preuve que pour instaurer un dialogue avec les musulmans, il faut que les chrétiens soient forts. Si les maronites avaient été faibles, voilà longtemps que les chrétiens du Liban seraient réduits à une citoyenneté de seconde zone, comme leurs frères des pays musulmans voisins. »

L’évêque évoque une réunion qui aurait eu lieu à Lahore (Pakistan) en 1964, où les chefs religieux musulmans auraient décidé, selon lui, d’islamiser le Liban, enclave chrétienne gênante dans l’espace musulman. Fantasme ou réalité ? Je n’ai jamais entendu parler de cet évènement. Tant de rumeurs courent dans ce pays aux 18 confessions. Devant mon doute, Mgr Saadé enchaîne aussitôt : « Voilà bientôt 14 siècles que nous vivons avec les musulmans, et nous savons, que pour continuer à exister pleinement avec nos droits, nous ne devons pas être naïfs. »

Luc Balbont

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 (*) Au Liban, sur 4 millions d’habitants, on estime généralement à 40% le nombre de chrétiens, qui répartissent en 14 confessions. Avec plus de 900.000 fidèles, les maronites représentent la plus forte communauté chrétienne. Suivent les grecs orthodoxes (305.000 environ), les grecs catholiques (melkites, 180.000) puis les Arméniens orthodoxes (120.000) et les Arméniens catholiques (36.000). Syriaques catholiques et orthodoxes, coptes catholiques et orthodoxes, chaldéens, assyriens orthodoxes, latins et protestants sont les autres communautés présentes dans le pays

07/10/2009

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