# 4 du Liban : Salma Kojok mise sur la parole pour en finir avec les préjugés

Dans mes lettres du Liban, je tenais à présenter Salma Kojok. D’abord parce que je la tiens pour l’un des authentiques artisans du dialogue interconfessionnel, et qu’elle symbolise, ensuite, l’espoir d’un Liban neuf, où la page des communautarisme – religieux, régional et social – sera définitivement tournée.

Luc Balbont et Salma Kojok à Beyrouth au café Costa

Luc Balbont et Salma Kojok à Beyrouth au café Costa

C’est au café Costa qu’elle m’a donné rendez-vous, dans le quartier d’Hamra, témoin ultime de ce que fut le Beyrouth  des années d’avant la guerre civile de 1975. Au milieu d’un brouhaha incessant, je raconte à Salma ma visite chez le cheikh Salim et les propos du maire chrétien de Bhabouch : en 300 ans pas un seul mariage  islamo-chrétien dans ce village du nord, malgré la présence des deux communautés : « Cela correspond bien à la situation sociologique libanaise, analyse-t-elle. Les réticences aux mariages mixtes traduisent le repli de chaque communauté lorsqu’il s’agit de vrais projets de vie commune. Le mariage est une institution qui, dans cette société  patriarcale, et en particulier dans le milieu rural, est perçu souvent comme un projet qui met en lien des familles et des clans, au-delà du bonheur des deux individus qui se marient. »

Par ailleurs, poursuit la jeune femme, « le fait que les citoyens libanais ne possèdent que l’option du mariage religieux (au Liban, il n’y a pas de mariage civil) joue probablement aussi un rôle majeur. Voilà qui  rend la lutte pour  l’instauration d’un mariage civil encore plus urgente. Même s’il faut nuancer les choses, et préciser que les mariages mixtes existent au Liban, peut être plus dans le cadre urbain, et à Beyrouth en particulier où le citoyen peut mieux affirmer son individualité par rapport au groupe. Malgré tout, notre pays reste communautaire, reconnaît Salma. Les écoles, les clubs de sport, les espaces de divertissement, les médias, les régions, les villages, les quartiers sont soient chrétiens, soient musulmans. Rien n’encourage la rencontre avec l’autre. »

Salma Kojok, 38 ans, croit pourtant à cette convivialité. Elle y travaille depuis des années. Au lycée international à Beyrouth, où elle enseigne l’histoire, elle multiplie  les échanges entre les élèves chrétiens et musulmans : « Après avoir longtemps milité dans des mouvements de la société civile pour une société laïque, je crois davantage aujourd’hui  aux initiatives locales, me confie-t-elle. Par exemple, dans le cadre de mes activités professionnelles, nous organisons, avec des amis, des rencontres débats entre des étudiants d’autres écoles et universités. Les participants viennent de différents milieux sociaux et confessionnels, et les débats portent sur des problématiques trans-confessionnelles, communes à la jeunesse. Cette année, nous avons programmé des rencontres avec des ex miliciens de la guerre civile qui ont donné leurs témoignages sur ce qu’ils avaient vécu, expliquant aux jeunes les préjugés dans lesquels ils avaient été éduqués, et les regrets qu’ils éprouvent aujourd’hui, d’avoir participé à ces horreurs passées. Le débat est essentiel. Il faut absolument permettre la parole pour déconstruire les préjugés. »

 Quand on demande à Salma à quelle confession elle appartient, elle répond après un temps d’hésitation, qu’elle est d’origine musulmane chiite par héritage familial, mais ajoute aussitôt  qu’elle se sent libanaise avant tout. Depuis des années, elle s’est liée d’amitié avec le P. Grégoire Haddad, 85 ans, qui fut évêque grec-catholique (melkite) de Beyrouth. Aujourd’hui à la retraite, le vieux religieux, ami de l’abbé Pierre et fondateur du « Mouvement social libanais », anime de son souffle « Le Courant de la société civile », un groupe de jeunes multiconfessionnel qui œuvre à la construction d’un Liban laïc. « Actuellement le Courant se bat pour que l’administration ne porte plus la mention de la confession sur les extraits d’acte civil, précise Salma ». Dans les jours qui viennent, j’irai avec Salma rencontrer Mgr Haddad, qui a accepté de me recevoir.                                                                                                     

Le lycée où enseigne Salam est atypique au Liban, puisque «  il est l’un des  rares à être réellement multiconfessionnel et laïc, » explique la jeune femme. « Certes, mes élèves viennent de familles aisées. Mais l’établissement, financé par des fonds américains, attribue chaque année, des bourses à des  jeunes issus de milieux plus modestes, ce qui facilite une certaine mixité sociale, plutôt rare dans ce pays. »

Quant à la mixité religieuse, elle est encouragée précise l’enseignante : «  Alors que les établissements scolaires au Liban sont de manière générale des espaces d’uniformité, avec une seule couleur confessionnelle (des écoles chrétiennes ou musulmanes, situation  liée à la régionalisation et au système d’écoles privées), nos jeunes ici ont la chance d’étudier dans un établissement, où la pluralité est vécue au quotidien. l’International college, possède deux campus : le premier se trouve dans la montagne chrétienne à Ain Aar, l’autre à Ras Beyrouth, un quartier de la capitale à majorité musulmane sunnites. A partir de la classe de seconde, vers 15-16 ans, tous les élèves se retrouvent dans le campus de Ras Beyrouth, au bord de la mer. C’est là que se fait la vraie rencontre. Pour la première fois, des chrétiens découvrent la pratique du jeûne du ramadan, et les musulmans apprennent ce que signifie Pâques pour les chrétiens. Ces rencontres entraînent parfois des tensions (à cause notamment des nombreux préjugés transmis dans les familles et dans la société en général). Mais des amitiés se nouent, et quelques fois des relations amoureuses.»

Sur les progrès de la convivialité islamo-chrétienne au Liban, Salma n’est malgré tout pas naïve, restant prudente et mesurée : «  Tout ceci est très lent. C’est un long processus. Il faut beaucoup de souffle et de patience pour ne pas se décourager, car au quotidien, les résultats ne sont pas franchement visibles. Mais ces initiatives sont un réel point positif, qu’il faut développer. »

Luc Balbont

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Luc Balbont et Salma Kojok à Beyrouth au café Costa

Luc Balbont et Salma Kojok à Beyrouth au café Costa

05/10/2009

2 Réponses pour “# 4 du Liban : Salma Kojok mise sur la parole pour en finir avec les préjugés”

  1. Redigé par muriel:

    Le mariage civile existe depuis 1936 (initiative des autorités mandataires donc) au Liban. Il ne peut toutefois avoir lieu au Liban mais sa célébration dans une mairie à l’étranger (chypre notamment) est reconnue.

  2. Redigé par frenchy:

    Il est reconnu pour les mariages étrangers mais n’existe pas au Liban, au risque de contredire Muriel.
    La question du Mariage Civil est revenu au tapis avec la proposition d’Elias Hraoui dans les années 90 et à l’époque d’un bras de fer avec Rafic Hariri.
    La proposition semble être écartée suite surtout au refus des dignitaires religieux de tout bord qui ont fait de l’institution du mariage (et des annulations de mariage ou des divorces) une véritable industrie.

    Il suffit malheureusement de voir certains « présidents » des tribunaux religieux prononcant des divorces et qui roulent en Jaguar …

    Il nous faudrait un peu plus de Madame kojok au Liban pour faire progresser la question de l’appartenance à une nation qui s’appelle ‘Liban’ par rapport à des communautés religieuses. Le Liban ne pourra progresser qu’ainsi.

    Amitiés