Yahvé, Allah et Jésus-Christ main dans la main

Jeudi 14 mai 2009


Pour cause de « bouclage avancé », devant envoyer mon article au journal au plus tard vendredi matin, je ne verrai pas Nazareth, en Galilée « lieu béni par le mystère de l’Annonciation, lieu qui fut le témoin des années cachées du Christ » (voir Luc 2, 52), et qui reste, aujourd’hui encore, un des hauts lieux de la présence chrétienne en Terre sainte. Je n’assisterai pas non plus à la quatrième et dernière grande messe – après Amman (Jordanie), Jérusalem (Israël) et Bethléem (Territoires palestiniens) – que doit y célébrer Benoît XVI au Mont du Précipice. Je n’entendrai pas son homélie prononcée devant une foule fervente de 40 000 personnes venues de toute la Palestine chrétienne communier avec le Saint-Père.

 

 

La messe du pape Benoît XVI au Mont Precipice (AFP PHOTO/DAVID FURST)

La messe du pape Benoît XVI au Mont Precipice (AFP PHOTO/DAVID FURST)

Ses mots, je les découvre dans le communiqué n°22 fourni par le service de presse du Vatican, vibrant appel à l’amour familial comme « première pierre d’une société accueillante et équilibrée » ;  invitation pressante lancée à toutes « les personnes de bonne volonté » de toutes les communautés, à vivre en  « fidélité à notre foi commune au Dieu Unique, Père de la famille humaine » ; exhortation urgente à « rejeter le pouvoir destructeur de la haine et des préjugés, qui porte la mort dans l’âme des personnes avant de tuer les corps ! » (lire l’intégralité de l’homélie. Source : La Croix)

 

 

Condamné à vivre l’événement depuis ma chambre d’hôtel, je regarde depuis la fenêtre le panorama qui s’offre à moi de la Jérusalem moderne avec ses bâtiments cossus et ses rues ordonnées, son trafic trépidant et ses passants pressés. La « cité de la paix », la ville trois fois sainte, aurait-elle oublié son passé ? Pour m’en assurer, je décide de me rendre dans la vieille ville, à l’abri des hauts murs qui en gardent l’accès.

 

J’y pénètre, côté ouest, par la porte de Jaffa, l’une des sept entrées qui ouvrent sur cet univers sans âge. Comme on passe de la lumière à l’obscurité, on entre, passé l’esplanade qui jouxte l’ancienne citadelle transformée en musée, dans le monde du souk labyrinthique, royaume des marchands de pacotille. Sans doute le touriste y trouve-t-il son compte de pittoresque et de souvenirs. Déambulant au hasard des ruelles, j’avise une pancarte qui signale « le plus ancien restaurant de la vieille ville ». En réalité une échoppe minuscule, tenue par un vieux palestinien qui ne cherche plus, depuis longtemps, à appâter les clients. Dommage pour eux, car ses falafels, la spécialité locale, sont excellents. Aussi bien, ne demandez pas au propriétaire, comme d’ailleurs à n’importe lequel des tenanciers de boutiques proposant un fouillis d’articles pieux ou non, ce qu’il pense du voyage du pape en Terre sainte. Il vous répondra aussitôt, toute révérence gardée, que Benoît XVI aurait mieux fait de rester au Vatican. La face cachée de la guerre de religions que sont censés se livrer, en sourdine depuis les croisades, chrétiens et musulmans ? La véritable explication de ce ressentiment est beaucoup plus terre à terre. En raison des allers et venues du pape, la vieille ville a été bouclée deux jours durant et son accès interdit aux touristes ce qui n’est jamais bon pour les affaires. Or, pour l’autochtone, qu’il adore Yahvé, Allah ou Jésus-Christ, la paix dont est venu parler le Saint-Père reste une perspective lointaine quand il faut bien vivre entre temps en faisant marcher le commerce. Sans rancune, mon hôte m’offre le café, un café arabe chauffé dans un petit pot en cuivre, jus noir brûlant et sucré qui se déguste à petites lampées. Du fond du local où je suis assis, je vois défiler, comme dans un théâtre d’ombres, un monde étrange et baroque : soldats israéliens portant la traditionnelle kippa sur la tête ; femmes musulmanes voilées jusqu’aux yeux ; vieillards portant le keffieh palestinien ; enfants aux visages rieurs ; touristes allemands, russes ou français, appareils photos en bandoulière et main sur le porte-monnaie.

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Je reprends mon bâton de pèlerin pour m’enfoncer dans la cité. Le hasard veut que ma première halte soit pour le Mur, dernier vestige du premier Temple bâti par le roi Salomon. Ce Mur qu’on appelle maintenant le Mur Ouest, mais qui reste le Mur des Lamentations. Un poste de sécurité en barre l’accès. La foi passée aux rayons X, on débouche sur une vaste esplanade où la ferveur le dispute au folklore. Ici, un groupe de juifs orthodoxes s’enroulent autour du bras et de la tête les lanières de cuir qui maintiennent les petits étuis contenant un extrait de la Torah. Là, un guide explique à un groupe de militaires l’histoire de ce lieu sacré. Plus loin, un vieil homme assis face au mur s’est endormi dans sa prière, tandis que de l’autre côté de la barrière qui délimite l’espace réservée aux femmes monte un chant profond et douloureux. Comme des millions d’autres avant moi, j’ai écrit une prière sur un feuille de carnet que j’ai pliée et repliée avant de la glisser dans une fente du mur. Il paraît que lorsque les bouts de papier deviennent trop nombreux, des préposés les enlèvent pour les brûler et enterrent les cendres en signe de respect pour ces messages adressés au ciel.

 

En levant les yeux, on aperçoit les contreforts de l’esplanade des mosquées. Pour y accéder, il faut emprunter une passerelle de bois qui conduit au mont où, selon la tradition hébraïque, Abraham conduisit son fils Isaac pour le sacrifier avant que l’ange du Seigneur ne retienne son bras. Pour l’islam, qui investit les lieux quelques siècles plus tard, la place sert de cadre à l’un des épisodes de la vie du prophète Mahomet qui se vit, en songe, monter au paradis depuis ce sommet. Un dôme doré monumental marque l’endroit vénéré par les musulmans du monde entier comme le troisième lieu sacré de l’islam après La Mecque et Médine. Alentour s’étend un vaste espace à l’architecture aérienne entouré de jardins ombragés où viennent pique-niquer les familles. L’endroit respire le calme et la tranquillité et l’on comprend pourquoi, au-delà des raisons religieuses, les musulmans de Jérusalem, ville conquise par les Israéliens lors de la guerre de 1967, tiennent à préserver ce sanctuaire qui leur tient lieu de havre de paix. On se souvient d’ailleurs qu’en 2000, la venue sur l’esplanade du Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon, avait été perçue comme une provocation et sonné le déclenchement de la seconde Intifada, la révolte palestinienne.

 

Par contraste, l’atmosphère qui règne autour et dans la basilique du Saint-Sépulcre, troisième étape clé de cette journée,  peut dérouter voire déranger le pèlerin en quête de recueillement. Ici, dès le IVe siècle, les chrétiens ont honoré la mort et la résurrection du Sauveur. L’édifice actuel, bâti par les croisés, englobe en effet dans un même lieu le Golgotha où fut mis en croix Jésus et le tombeau d’où ressuscita le Christ. L’endroit qu’on espérait silencieux et priant est la proie d’une foule  bruyante qui défile au pas de charge de la chapelle grecque qui abrite, sous l’autel, le roc du calvaire à la rotonde de l’Anastasis où se trouve l’édicule abritant la chambre sépulcrale où fut inhumé le Christ. Mais après tout, n’est-ce pas le défi qu’ont à relever ses disciples que de s’abstraire du brouhaha du monde pour rester les yeux rivés sur le mystère de la mort et de la vie ?

 

Au même instant ou presque, à Nazareth, Benoît XVI avait rendez-vous, pour une ultime rencontre, avec les chefs religieux de Galilée à l’auditorium du Sanctuaire de l’Annonciation. L’événement fera, le lendemain, la une des journaux montrant une photo du pape en compagnie d’un rabbin et d’un imam musulman druze. Les représentants sur terre de Yahvé, Allah et Jésus se donnant la main : la Terre sainte n’en croyait pas ses yeux !

A l'Auditorium du sanctuaire de l'Annonciation  (AFP PHOTO/POOL/OSSERVATORE ROMANO)

A l'Auditorium du sanctuaire de l'Annonciation (AFP PHOTO/POOL/OSSERVATORE ROMANO)

17/05/2009

2 Réponses pour “Yahvé, Allah et Jésus-Christ main dans la main”

  1. Redigé par François Preira:

    je vous encourage parc e que à travers ce que vous faites les fidèles y trouvent une source de vie et d’espèrance

  2. Redigé par Kurtbas Agnès:

    Merci de tant de richesses spirituelles. C’est tellement beau que j’en ai les larmes aux yeux.
    Bonne continuation et vive le Pélerin qui prend ici toute sa dimension.