Le couac du cheik Attamimi

Lundi 11 mai, Jérusalem, Israël 

 

La journée aurait pu être parfaite. Au programme : cérémonie d’adieu à l’aéroport Reine Alia d’Amman, puis départ par le vol RJ53366 de la Royal Jordanian Airlines pour l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv (voir notre diaporama), Israël, seconde étape du pèlerinage marathon entamé par Benoît XVI à travers la Terre sainte, où l’attendait le président de l’Etat hébreu et prix Nobel de la paix, Shimon Pères.

 

 

Le pape Benoît XVI et le président Shimon Peresau palais présidentiel, à Jérusalem (AFP / ETTORE FERRARI / POOL)

Le pape Benoît XVI et le président Shimon Peres au palais présidentiel, à Jérusalem (AFP / ETTORE FERRARI / POOL)

Si ce voyage a pu avoir lieu, c’est beaucoup à ce dernier qu’on le doit, lui qui a multiplié ces derniers mois les invitations lancées au Vatican pour que cette visite, que beaucoup d’experts disaient impossible en raison de l’instabilité chronique que connaît la région, devienne réalité. « Alors que les Israéliens viennent de se donner un Premier ministre, Benjamin Netanyahou, et un gouvernement de droite allié à l’extrême droite qui ont clairement fait savoir que l’heure n’était plus aux négociations avec les Palestiniens, le vieux leader travailliste est le dernier des hommes politiques israéliens à croire encore à l’utopie d’une paix possible », analyse un spécialiste de la politique moyen-orientale. « Pour autant, le pouvoir issu des dernières élections législatives n’a guère de raison de bouder cette visite. La venue du pape redore à bon compte le blason de l’Etat hébreu, alors que son capital sympathie auprès de l’opinion publique internationale a été sérieusement entamée avec l’opération Plomb durci menée contre la bande de Gaza en décembre et janvier derniers », ajoute un autre observateur.

 

Pour lors, Israël a donc décidé de dérouler le tapis rouge au chef de l’Eglise et dans les rues de Jérusalem  (voir notre diaporama ). L’étoile de David, roi des Juifs, côtoie la mitre papale du successeur de Pierre sans que la rue trouve à lever les yeux au ciel. « Vous savez, nous recevons chaque année plusieurs millions de pèlerins, alors un de plus, un de moins », commente Ezriel, 28 ans, étudiant d’une Yeshiva orthodoxe, une des centaines d’écoles talmudiques qui fleurissent dans la cité trois fois sainte.

 

Croisés à la porte de Jaffa, l’entrée ouest de la vieille ville, Abviel et Marie-Luc, Frères de Bethléem, se montrent nettement plus enthousiastes alors que surgit dans le ciel l’hélicoptère qui conduit Benoît XVI jusqu’au Mont Scopus. Ces deux moines qui d’ordinaire ne quittent guère leur cellule, sont venus à la ville pour déposer les articles artisanaux qui leur procurent les quelque ressources nécessaires à leur vie d’ermites. Volontairement coupés du monde pour consacrer leur vie à la prière, c’est à peine s’ils étaient informés de l’arrivée de BenoîtXVI aujourd’hui. Le savoir au-dessus d’eux est vécu par eux comme une grâce supplémentaire.  « Béni le Pape, Seigneur et ouvre lui la bouche », lâche Frère Abviel, les paumes tournées vers les cieux sous l’œil indifférent des policiers qui barrent la plupart des accès. Ici, on ne lésine pas sur la sécurité.

 

Lors de la cérémonie de bienvenue à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv (lire l’intégralité du discours. Source : La-Croix.com), Benoît XVI a fixé point par point, en bon pédagogue qu’il est, les grandes lignes de son programme. « Je viens, comme tant d’autres avant moi, prier dans les lieux saints, prier en particulier pour la paix, la paix pour la Terre sainte et la paix pour le monde », a-t-il déclaré en préambule. « Or, cette paix ne pourra se construire que si la religion trouve sa juste place dans la société, au service de la défense de la liberté et de la dignité de chaque être humain » a-t-il aussitôt ajouté. « De manière tragique, le peuple juif a fait l’expérience des terribles conséquences d’idéologies qui ont nié la dignité fondamentale de l’homme », a enchaîné Benoît XVI pour rendre un vibrant hommage « à la mémoire des six millions de juifs victimes de la Shoah » et pour condamner toute forme d’antisémitisme ou de racisme comme « totalement inacceptable ».

 

Sans autre transition, le pape a ensuite plaidé pour la liberté d’accès aux lieux saints révérés par les trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam – dans Jérusalem. « Bien que le nom de Jérusalem signifie « la cité de la paix », personne n’ignore que depuis des décennies les habitants de Terre sainte ne connaissent pas la paix », a-t-il poursuivi avant d’exhorter les responsables israéliens et palestiniens « à explorer tous les chemins possibles pour une juste résolution des difficultés afin que les deux peuples puissent vivre en paix dans leur propre pays, avec des frontières reconnues et sûres. » Enfin, le pape a encouragé les chrétiens de Terre sainte a apporté leur « contribution particulière » à ce processus en fidélité à la foi qu’ils confessent et qui les engagent au pardon et à la réconciliation.

short argumentative essay

 

Quelques heures plus tard, invité du président Shimon Pères à la résidence présidentielle de Jérusalem, il reviendra sur ce thème de la paix comme « don de Dieu » et de la responsabilité particulière qu’ont les religions pour autant qu’elles se montrent fidèles à leur vocation ( lire le discours. Source La Croix.com). Citant le prophète Isaïe (32, 15-17), le fin théologien Benoît XV s’est alors livré à une savante exégèse pour démontrer le lien indissociable entre la sécurité et la justice sans lesquelles il ne peut y avoir de paix durable.  La paix : shalom en hébreu, salam en arabe, c’est le refrain entonné – dans les deux langues, fait exceptionnel en Israël – par la chorale qui accompagnait cette rencontre détendue entre deux hommes qui semblent, visiblement, s’apprécier. La visite qui suivra, à Yad Vashem, le mémorial à la mémoire des victimes de la Shoah, se déroulera dans une toute autre atmosphère.

 

 

Au mémorial Yad Vashem (Photo by Uriel Sinai/Getty Images)

Au mémorial Yad Vashem (Photo by Uriel Sinai/Getty Images)

L’événement, guetté par les médias du monde entier, a fait couler beaucoup d’encre. Benoît XVI allait-il visiter le pavillon où trône un portrait du pape Pie XII  souligné d’une légende mettant en cause sa ligne de conduite à l’égard des nazis ? Qu’allait-il dire après la levée d’excommunication de l’évêque intégriste Williamson dont les propos négationnistes prennent ici une résonance particulière ? Comme l’avait fait avant lui Jean-Paul II en mars 2000, Benoît XVI ne pouvait éviter cette étape, passage obligé pour tout chef d’Etat visitant Israël. Voilà sans doute pourquoi il aura décidé de la placer en tête de son programme.

 

Examen réussi ? Sans doute. Même si son discours a essuyé des critiques de la part de quelques rabbins qui estiment que le pape n’est pas allé « assez loin » dans la dénonciation des crimes nazis et de l’antisémitisme, la plupart des observateurs admettent qu’il a fait mouche dans l’opinion malgré sa brièveté et ce côté analytique, voire professoral, qui est la marque et le style particulier de ce pape.

 

Taysir Tamimi, grand Mufti de Jérusalem, à Notre-Dame de Jérusalem (Photo by Carsten Koall/Getty Images).

Cheik Taysir Attamimi, haut dignitaire musulman , à Notre-Dame de Jérusalem (Photo by Carsten Koall/Getty Images).

 

 

Restait la dernière « épreuve » du jour : la rencontre avec les organisations engagées dans le dialogue interreligieux prévu à Notre-Dame de Jérusalem, un centre d’accueil pour les pèlerins de Terre sainte fondé, à l’origine, par les Augustins de l’Assomption au 19e  siècle. Un dialogue entre chrétiens, juifs et musulmans : comment mieux finir cette première journée si bien entamée ? C’était sans compter l’intervention du haut dignitaire musulman de Jérusalem, le cheik Tayssir Attamimi, dont la diatribe aussi violente qu’imprévue contre Israël restera comme le premier « couac » de ce pèlerinage pour la paix. Que s’est-il passé exactement ? Il semblerait que ce haut dignitaire musulman, dont l’intervention n’était pas prévue au programme, ait convaincu Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, de lui confier le micro pour remercier le pape de son intervention. Profitant de cette tribune inespérée offerte par les médias, l’orateur s’est alors lancé, en arabe, dans un discours véhément contre l’occupant israélien.

 

Qu’a-t-il dit exactement ? Dans la soirée, les autorités israéliennes travaillaient encore à établir une traduction exacte. Mais l’incident aura suffisamment marqué pour que le porte-parole du Vatican, le Père Federico Lombardi, rende public un communiqué sans équivoque : « L’intervention du Cheik Attamimi est une négation évidente de ce que doit être le dialogue. Nous espèrons que cet incident ne compromettra pas la mission du pape qui est de promouvoir la paix et le dialogue entre les religions. Nous espérons aussi que le dialogue entre les religions en Terre sainte ne sera pas compromis par cet incident. » Rien n’est moins sûr. « Monsieur Tamimi, que l’on présente pourtant comme un modéré, est coutumier de ce genre de propos que nous ne pouvons plus tolérer. Soit il se retire des institutions où les chrétiens, les musulmans et les juifs sont censés discuter. Soit c’est nous qui nous retirons », menaçait Oded Winer, directeur général du Grand Rabbinat d’Israël. « Vous savez, ici, ce genre de querelles doit être relativisé. Chaque camp fait monter la pression, puis tout rentre dans l’ordre jusqu’à la prochaine fois. C’est ça, le Moyen-Orient », me fait remarquer, en aparté, un officiel du ministère des Affaires étrangères mi fataliste, mi amusé.

12/05/2009

Une Réponse pour “Le couac du cheik Attamimi”

  1. Redigé par noirmain:

    J’espère que le fanatisme finira par s’apaiser,sinon la paix n’est pas pour demain !Combien de générations faudra-il encore pour éradiquer toutes les rancunes et haines accumulées depuis tant d’années ?