Sant'Egidio à Munich : attention, ralentir !

Par Samuel Lieven, notre envoyé spécial à  Munich.

Les rencontres interreligieuses pour la paix qu’organise chaque année la communauté Sant’Egidio ne sont pas un événement de tout repos pour les journalistes : 7 forums et 35 panels sur deux petites journées, le tout entrecoupé de séances plénières dans la majestueuse salle Hercule, située au premier étage du « kolossal » palais impérial de Munich… Soit, pour les journalistes accrédités de tous pays, un sprint permanent d’une salle à une autre, dans le (vain) espoir de tout voir, tout entendre, tout comprendre – et accessoirement de tripler en 48 heures l’épaisseur de son carnet d’adresses. C’est dire si les journées passent vite.

Exemple ce matin. Rendez-vous dans la « Kaisersaal » (majestueuse elle aussi) du palais impérial pour y entendre l’ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne, le vice-premier ministre maltais, un jeune universitaire américain et un membre du comité libanais pour le dialogue islamo-chrétien échanger sur les transformations à l’œuvre dans le monde depuis le 11 septembre. Vaste, passionnant. Et en plus, modéré par un cardinal Poupart – l’ancien ministre de la culture du Vatican – qui n’a pas son pareil pour mettre de la synthèse et du liant entre chaque intervention.

Pas le temps de rester jusqu’au bout. Juste assez pour saisir au vol une ou deux idées efficaces.

Celle-ci par exemple. Après avoir été protestant, puis assimilé avec succès des vagues d’immigration catholiques et juives, les Etats-Unis sont maintenant sur le point d’incorporer l’islam dans leur identité culturelle – la troisième religion issue d’Abraham. Non sans quelques réticences dans l’opinion, certes, mais ça passera si les présidents américains tiennent bon sur le modèle de société. Dixit Thomas Banchoff, de l’université de Georgetown. Cet enrichissement culturel de la première puissance devrait avoir à terme des conséquences positives sur sa politique au Proche-Orient et en Asie centrale. Croisons les doigts.

Autre idée ? Vingt ans après la chute du mur de Berlin, aux Européens d’abattre le « mur de la pauvreté » qui s’est dressé entre les deux rives de la Méditerranée. Avec le printemps arabe, le vieux continent tient même l’occasion historique d’être enfin à la hauteur de sa mission : développement économique, politique migratoire et de sécurité commune en partenariat avec nos voisins d’en face… C’est Tonio Borg, vice-premier ministre maltais, qui le dit. Sera-t-il entendu ?

Bon, faut y aller. Quand on sait que douze panels se déroulent au même moment sur moins d’une demi-lieue à la ronde, difficile de ne pas avoir la bougeotte !

Une-deux, une-deux, direction l’hôtel de ville. Sous la houlette du très disert et polyglotte (arabe, français, italien, allemand, anglais, etc.) Gregorios III Laham, patriarche d’Antioche des gréco-melchites, des responsables religieux musulmans et chrétiens évoquent une « nouvelle saison » pour le dialogue interreligieux.

Comme le patriarche Laham a beaucoup (trop) parlé en introduction, on n’en est encore qu’au début. Assis à côté de Michel Santier, l’évêque de Créteil, le grand mufti de Sarajevo Mustafa Ceric, émeut la salle en proclamant sa « fierté d’être européen ». Faut-il rappeler que les musulmans sunnites de Bosnie, qui ont subi un génocide au cours des années 90, vivent pacifiquement leur religion depuis un demi-millénaire sur la rive orientale de l’Adriatique ? Pour finir, le mufti glisse un conseil à ses coreligionnaires impliqués dans le dialogue : « Cessez de vous plaindre sans cesse ! C’est vrai que nous avons tous nos problèmes. Martin Luther King aurait-il eu le même succès s’il avait lancé à la foule ‘J’ai à me plaindre’ au lieu de ‘J’ai fait un rêve’ ? » Applaudissements.

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Je ne résiste pas, entre deux considérations sur le dialogue islamo-chrétien vu par le chiites, à l’envie d’aller prêter l’oreille dans la salle voisine où il est question de religions en Asie : « Le défi de la modernité ». Sur l’estrade : le président de la fondation mondiale zoroastrienne, des moines et responsables bouddhistes, des évêques catholiques, le tout sous la présidence du cardinal Oswald Gracias, numéro un de la conférence épiscopale indienne. Les robes safran apportent une touche incontestablement exotique à la « Sitzungssaal » de l’hôtel de ville de Munich. Je cale le traducteur sur mes oreilles pour entendre le vieux patriarche du bouddhisme cambodgien, Tep Vong, qui débite lentement son texte dans sa langue natale. Malheureusement, pas de traduction disponible… Tout dialogue ne doit-il pas s’accommoder d’une part de mystère ?

Courte pause. Echange de cartes, serrage de mains. Une religieuse allemande missionnaire en Inde, un conseiller du grand mufti de la mosquée Al Azar du Caire, soit la plus haute autorité islamique sunnite au Proche Orient… On voudrait bien discuter (quelle constitution pour l’Egypte ? Où en est le dialogue d’Al Azar avec le Vatican rompu en janvier dernier ?) mais le temps presse, encore et toujours !

Direction la salle Hercule dans le « kolossal » palais… Arrivé en retard, je cours prendre place dans les tribunes. Vite, je m’assieds… Vite, jette un coup d’œil sur les noms des intervenants… Du très haut vol pour ce dernier panel intitulé « Le monde au delà de la crise économique ».

« Retrouvons le sens de la gratuité. N’ayons pas peur de ‘perdre’ du temps, de laisser libre cours aux sentiments, aux passions, car cela aussi fait partie de l’homme. En un mot, retrouvons le sens du don ! » Mon stylo de blogueur pressé m’en tombe des mains. Non, cet éloge de la lenteur n’est pas de Benoît XVI (Caritas in Veritate) mais de l’économiste italien Corrado Passera, administrateur de la puissante institution bancaire Intesa Sanpaolo.

En pleine crise économique et financière, Sant’Egidio est parvenu à réunir autour de l’archevêque de Munich Reinhard Marx (n’y voir aucun clin d’œil idéologique) les responsables politiques les plus exposés en Allemagne et en Italie : Wolfgang Schaüble, ministre fédéral des finances, et son homologue italien Giulio Tremonti.

« L’homme est toujours insatisfait. C’est sa nature. Il lui faut toujours plus de biens, plus de croissance… Le rythme de la planète s’accélère et nous réagissons comme ces petits cochons d’Inde prisonniers dans leur roue, à courir et nous épuiser sans vision. Sachons nous rebeller contre cette accélération. Retrouvons des rythmes plus humains », charge Schaüble. Applaudissements. Il faut commencer, martèle Tremonti, par retrouver le sens du bien commun. « Aux politiques de reprendre la main ! »

Cesser de courir, reprendre haleine, poser de nouveaux points de repères… Je respire déjà.

Et le cardinal Marx d’inviter les 3000 participants à prier ce soir dans la tradition d’Assise et de Sant’Egidio : juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, répartis dans toutes les églises de la ville. Car l’économie et la politique ne sont pas tout. « Les religions, conclut Mgr Marx, sont le lieu du ralentissement. »

Stop, je freine !

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13/09/2011

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