Syrie : le dilemme des chrétiens

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Depuis le 15 mars, les opposants au régime de Bachar al-Assad, malgré la répression policière, descendent régulièrement dans la rue pour réclamer des réformes et la fin de l’omnipotence de la communauté alaouite (lire l’encadré ci dessous), au pouvoir depuis plus de 40 ans. Quel rôle jouent les quelques deux millions de chrétiens syriens (8% à 10% de la population) dans ce mouvement d’opposition ? Quel est leur avenir si le régime chute ?

Professeur de sociologie politique et de relations internationales, ancien chef du pôle religions au ministère des Affaires étrangères, Joseph Maïla (1), nous éclaire sur leur situation. Ce chrétien de 63 ans, aujourd’hui directeur de la Prospective au Quai d’Orsay, est un fin connaisseur de la Syrie, voisine de son Liban natal.

Photo : depuis le 15 mars, début de la contestation, les manifestations se multiplient en Syrie. Elles sont sévèrement réprimées par l'armée et les services de sécurité. On compte déjà près de 15 000 morts.

Pèlerin : Depuis le début de la révolte syrienne, on n’entend peu les chrétiens. Pourquoi ?
Joseph Maïla : Les chrétiens ne sont pas leaders dans ce mouvement de contestation. Ce sont surtout les musulmans sunnites que l’on entend. Ils sont majoritaires (75% de la population). Estimée à quelques 2 millions d’individus (8% à 10% de la population), la communauté chrétienne se manifeste surtout par quelques individualités. Des laïcs comme l’écrivain journaliste Michel Kilo qui appelle régulièrement le pouvoir à se réformer, et des religieux comme le patriarche orthodoxe Mgr Ignace IV Hazim, qui prône l’union nationale dans ses interventions.

Les chrétiens semblent quand même bien absents…
Ils sont prudents. L’exemple irakien a laissé des traces, marqué les mémoires. La chute de Saddam Hussein en 2003 a entraîné des persécutions contre la communauté et provoqué un exode massif. Aujourd’hui les chrétiens d’Irak ne se sentent plus en sécurité.

Dans la Syrie de Bachar al-Assad, les chrétiens jouissent-ils de cette sécurité ?
Absolument. Et ils n’ont pas envie de subir le drame de leurs frères d’Irak. Au pouvoir depuis 40 ans la famille al-Assad ( Hafez le père de 1970 à 2000 puis Bachar, le fils qui lui a succédé ) protège l’église. Durant ces années, la communauté a pu se développer sereinement. Une bourgeoisie chrétienne a fait son apparition. Les chrétiens ont peur que le départ de Bachar leur fasse perdre la stabilité dont ils jouissent. Plus que les autres communautés, ils se posent la question de leur avenir, en cas d’un changement de régime.

Pour un grand nombre d’experts, l’alliance des chrétiens syriens avec la communauté alaouite (10% à 12 % de la population ), branche de l’islam chiite a laquelle appartient la famille du président Assad, est stratégique. Elle constitue un mariage de raison entre les deux minorités, afin de contrebalancer la majorité sunnite, et contenir la montée de l’islamisme.
Ce n’est pas aussi clair que ça. Beaucoup de familles sunnites ont profité de la protection du pouvoir. Sous le régime alaouite, s’est constitué également une bourgeoisie commerçante, appartenant à cette communauté musulmane majoritaire.

Certains s’effraient d’une prise de pouvoir par les islamistes. Les frères musulmans peuvent- ils prendre les commandes du pays ?
Les frères musulmans ne représentent pas une menace. Ils ont été décimés et sont peu présents sur le terrain. En Syrie, ils n’ont pas le même poids qu’en Égypte. Il y a des gens de valeur dans ce pays. Des hommes et des femmes qui ont envie de construire avant-tout un projet citoyen.

Quel rôle peuvent jouer les chrétiens dans ce projet ?
Quoique minoritaires, ils sont les garants de l’unité nationale. Je crois en leur avenir et je mise sur le rôle moteur qu’ils ont à jouer dans la construction d’un projet citoyen, la construction d’une société civile démocratique, débarrassée de tous les communautarismes qui minent le pays.

Des clés pour mieux comprendre
Syrie 185 180 Km 2
22 millions d’habitants
Capitale : Damas

Qui sont les Alaouites ?
Branche de l’islam chiite fondée en 859, par Muhammad ibn Nusayr al Namiri al Abdi qui se déclare prophète, convaincu d’avoir reçu une révélation nouvelle. La communauté se trouve surtout à l’ouest de la Syrie, dans la province de Lattaquié. Il représente environ 10 à 12% de la population. La famille Assad au pouvoir depuis 1971 est Alaouite.

Les principales communautés en Syrie (estimations)
Musulmans sunnites 75%
Alaouites 10 à 12 %
Chrétiens 8 à 10 %
Autres : Druzes, Kurdes, Chiites, Ismaéliens etc..

Revue de presse :
► Sur le site du ministère des Affaires étrangères, retrouvez toute l'actualité sur la Syrie, les caractéristiques du pays, son histoire, les relations entre la Syrie, la France et l'Europe...
► Libération propose une revue de presse sur la Syrie, l'horreur à huit-clos. Le président Bachar al-Assad mène une répression massive dans le pays.
L'Express présente une article sur les tensions entre la Syrie et la France. La visite de l'ambassadeur français à Hama le 7 juillet 2011 et les attaques contre l'ambassade de France à plusieurs reprises refroidissent les relations entre les deux pays.

(1) Joseph Maïla
Chef du Pôle Religions, Direction de la prospective du Ministère des Affaires étrangères et européennes, France.

Ancien recteur de l’Institut Catholique de Paris, ancien directeur du Centre de recherche sur la paix et fondateur de l’Institut de formation à la médiation et à la négociation (IFOMENE), Joseph Maïla a siégé au sein de la Commission du Livre Blanc sur la politique étrangère et européenne de la France (2008). Lauréat de l’IEP, Docteur en philosophie (1976) et en sciences sociales (1992), il est professeur invité au Centre de relations internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), à l’Université de Lyon 3 et au Master européen de « Relations interculturelles » de l’Université de Tarragone. Spécialiste de l’islam et expert en médiation politique, Joseph Maïla a été consultant de l’UNESCO pour le Centre International des Sciences de l’Homme de Byblos (1997), membre de la Commission de la Déclaration de Bamako sur démocratie, Etat de droit et règlement des différends (2000), membre de la Commission francophone du suivi des Accords de Marcoussis sur la Côte d’Ivoire et consultant de l’Organisation Internationale de la Francophonie chargé de la préparation de la Conférence internationale francophone de Saint-Boniface sur « Sécurité humaine et prévention des conflits » (2006).

Propos recueillis par Luc Balbont. Photo © Ho New / Reuters

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15/07/2011

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