Jean Marcou : « Intégrer la Turquie à l’Europe est une occasion de dialoguer avec le monde musulman »

Jean Marcou. © DR

Chercheur à l’Ifea depuis 2006, Jean Marcou connaît particulièrement bien la Turquie, où il a enseigné les sciences politiques et administratives à la fin des années 1980, avant de passer six années à la direction de la Section francophone de la Faculté d’économie et de sciences politiques du Caire, en Egypte.

Il m’a reçu dans son bureau de l’Ifea, donnant sur les jardins du Palais de France. La nuit était tombée sur Istanbul, on entendait l’appel à la prière, lancé depuis une mosquée toute proche. Nous avons discuté à bâton rompu, en buvant un thé.

Par Philippe Royer.

« Istanbul n’est pas la Turquie, mais on commence à voir un peu d’Istanbul dans le reste du pays. Il y a trente ans, beaucoup de villes turques ressemblaient à de gros villages, autour desquels poussaient des banlieues de bric et de broc. Aujourd’hui le pays est entré dans une phase d’urbanisation. On construit partout. Les villes ont grossi, avec des quartiers d’immeubles et des centres commerciaux, où on retrouve les mêmes marques turques – habillement, nourriture … -, qui se sont bâties un réseau national. Le pays s’est doté de moyens modernes de communication : un réseau de routes à quatre voies et d’autoroutes, d’aéroports. Les vols, sur les lignes intérieures, sont remplis d’hommes d’affaires ou d’universitaires. Je peux très facilement donner une conférence à l’autre bout du pays et revenir le soir même à Istanbul. Ankara et Izmir possèdent un métro. D’autres villes vont s’en équiper. Il y a eu aussi de gros investissements dans l’Est du pays, où coexistent aujourd’hui des structures de villes modernes, avec des quartiers restés très villageois.

La chance de la Turquie, c’est de ne pas vivre de ses matières premières mais de ce que son industrie et son agriculture produisent. Au cours de vingt dernières années, son économie a profité de l’ouverture de nouveaux marchés, dans les pays de l’ex Union Soviétique. La Turquie s’est mis à exporter, des voitures, du textile, ou ses entreprises de travaux publics. Aujourd’hui, La Russie, voisin de la Turquie, est ainsi son premier client. La qualité de la main d’œuvre turque joue aussi. Ici, le travail reste une valeur. C’est l’un des gros legs de la République.

C’est un pays laïc, pas une république islamique. L’Islam turc est particulier, c’est un islam national, contrôlé par l’Etat, par la Direction des affaires religieuses. Elle rémunère les imams et organise le culte. En réalité, sur les 95% de musulmans du pays, il y a 20 à 25% d’alévis. L’Alévisme, concentré en Anatolie, est une religion en soit, proche du Chiisme, avec son fonctionnement propre, et qui refuse de se laisser assimiler au sunnisme majoritaire. Ce qui pose un problème en Turquie, car l’Alévisme n’est pas reconnu. La plupart des alévis ne font pas le ramadan, et les femmes ne portent pas de foulard.

Pour moi, le gouvernement au pouvoir est post-islamiste. Ce sont des gens issus de l’islamisme, mais qui ne sont pas restés dans leur ligne politique d’origine. Leur succès est d’abord venu d’une usure du régime de démocratie contrôlée, en vigueur depuis la seconde Guerre mondiale. Entre 1980 et 2000, l’armée a été un acteur important, qui a fait sans cesse pression sur le régime. Les partis politiques qui se sont succédés jusqu’en 2000, n’ont pas pu répondre aux aspirations de la société turque. Ils représentaient les idées d’une élite, mais plus celles de la société civile. Les islamistes ont su capter cette aspiration majoritaire des turcs au changement. Ils sont entrés dans le système politique et ont ouvert des perspectives.

Depuis les dernières législatives, l’AKP, le parti au pouvoir, a ouvert le dossier de la constitution, les dossier kurde, chypriote et arménien. Cela fait beaucoup à la fois. Pourquoi un tel agenda ? Il y a d’abord les échéances européennes. Les Turcs savent qu’il leur faut maintenant attaquer les choses sérieuses, aller en profondeur et lever les tabous. Avec l’idée aussi que, de toute manière, la Turquie doit en passer par là. Car il ne faut pas voir les évolutions du pays à travers le seul prisme de l’Europe. C’est un mouvement de fond. Beaucoup de Turcs pensent que, même si le pays n’est pas admis au sein de l’Europe, les réformes auront tout de même été faites. Certes, l’Europe a « boosté » les réformes, mais elles n’auraient pas pu être faites sans une transformation de la société turque elle-même.

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Le différend kurde est l’un des problèmes majeurs. Il verrouille actuellement les avancées vers la démocratisation, la décentralisation, un état de droit… Le simple fait de le poser amène à franchir tout un lot de tabous de l’histoire turque : la fondation de la République, l’unité de la nation …. Un certain nombre de zones d’ombre, qu’on ne pouvait même pas évoquer il y a encore dix ans, sont progressivement en train de se dissiper. Il faut savoir qu’aujourd’hui, un quart des députés du Parlement est kurde, et qu’une chaîne de télévision publique turque émet aujourd’hui en langue en kurde….

La Turquie est le pays non membre le plus intégré à l’Union Européenne, grâce à l’accord d’union douanière, signé en 1995. Elle est aussi l’un des acteurs les plus importants de l’Otan, à qui elle fournit le deuxième contingent, en nombre. Son intégration consoliderait les transformations profondes du pays. Sans oublier que la Turquie est une puissance économique ascendante, qui fait partie du G20, et dont on pronostique qu’elle occupera la dixième place mondiale dans quelques années. Alors qu’il y a dix ans, elle était à la 26 ème, ou 27 ème place !

La grande difficulté, c’est que les négociations pour son éventuelle intégration tombent à un moment d’inquiétude pour l’Europe. La réforme des institutions, la ratification du traité de Lisbonne ne sont pas terminés. Les pays membres de l’UE ne partagent pas tous le même vision de l’Europe. De surcroît, les atouts de la Turquie sont en train de se construire. Ce sont des atouts d’avenir. De ce fait, ils sont difficile à percevoir, autant par les populations européennes que par leurs chefs d’état. Je constate une certaine ignorance, lorsque j’ai l’occasion d’en discuter avec tel ou tel haut responsable. Autant que je puisse en juger, seuls la Suède, qui préside l’Union actuellement, et l’Espagne, qui a étendu son influence diplomatique en Méditerranée, soutiennent la candidature turque.

La Turquie a une position stratégique dans une région en plein changement, dans le Caucase en particulier. Le pays essaye aussi de jouer un rôle stabilisateur dans la reconstruction du Moyen-Orient. Il essaye aussi d’améliorer ses relations avec Grèce, Chypre restant une énorme épine entre les deux pays. Bref, la Turquie ambitionne de devenir une véritable force régionale. C’est une puissance importante qui peut donner à l’Europe un débouché sur la méditerranée orientale. C’est aussi un grand marché, avec une population jeune, relativement bien formée, qui a été appréciée en Europe. Celle-ci en fait le craint, alors que c’est un atout. Car le monde est en train de se diviser en grandes régions de gouvernance, si l’on peut dire, où l’Europe actuelle risque d’être en position de faiblesse, en raison de sa population vieillissante.

L’intégrer à l’Europe est aussi une occasion de dialoguer avec le monde musulman. Dans le monde arabe, la Turquie suscite l’intérêt, pour sa démocratie ayant intégré l’islam politique et pour son développement. Son évolution est très observée. Je suis allé récemment en Algérie : j’ai été sidéré de voir que les feuilletons de la télévision turque sont regardés là-bas comme des modèles de vie moderne. L’Islam est tout de même l’une des grandes religions de l’Europe, et la deuxième en France. Est-ce finalement si choquant d’avoir un pays musulman à l’intérieur de l’Europe ? »

Recueilli par Philippe Royer/Le blog des reporters/Pèlerin.

Qu’est-ce que l’Institut français d’études anatoliennes ?

Crée en 1929, fruit des longues relations tissées entre la France et l’ancien Empire ottoman, l’Ifea regroupe près d’une trentaine de chercheurs, majoritairement français, spécialisés sur la Turquie. L’Institut est installé dans l’enceinte du Palais de France, l’ancienne et magnifique ambassade de France auprès de la Sublime Porte, puis de la jeune République turque, avant que la capitale ne soit transférée à Ankara, en 1923. Le bâtiment, dans le quartier « moderne » de Beyoglu, est aujourd’hui le siège du Consulat de France, à Istanbul.

Son  site ifea-istanbul.net.  On y trouve des renseignements sur l’Institut, ainsi qu’une biographie de Jean Marcou, avec la liste de ses publications.

21/10/2009

Une Réponse pour “Jean Marcou : « Intégrer la Turquie à l’Europe est une occasion de dialoguer avec le monde musulman »”

  1. Redigé par Lefèvre:

    J’ai souvenir d’un film sur la guerre 14 où l’on voit, une nuit de Noël, les belligérants arrêter de se battre et chanter Noël
    puis jouer au foot.
    J’ai vu de cours extraits d’un concert donné par l’orchestre palestino-israëlien.
    J’ai éprouvé le même sentiment.